Il y a des guitares qui racontent à elles seules un pan entier de la musique française. Celle de Louis Bertignac en fait partie. Ce soir, le musicien pose ses amplis à Hyères, dans le Var, et l’occasion est trop belle pour ne pas revenir sur le parcours d’un artiste qui a traversé un demi-siècle de rock hexagonal, de Téléphone aux scènes en solo.
Né à Paris le 21 février 1954, Louis Bertignac grandit dans une famille où la musique n’est d’abord qu’une passion parmi d’autres. Comme toute une génération, c’est le choc des guitares anglo-saxonnes qui décide de sa vocation : les Rolling Stones, Jimi Hendrix, Eric Clapton, ces sonorités saturées qui, au tournant des années 1970, donnent envie à des milliers d’adolescents français de brancher une électrique. Le jeune Louis apprend en autodidacte, à l’oreille, avec cette obstination qui distingue vite ceux qui feront de la musique un métier de ceux qui la laisseront au placard.
Avant même la gloire, il côtoie des figures marquantes de la scène. Il joue notamment aux côtés de Jacques Higelin, expérience formatrice qui l’installe dans le petit monde des musiciens de scène parisiens. Mais c’est une rencontre, au milieu des années 1970, qui va tout faire basculer : celle de quelques camarades avec qui il partage la même envie de faire du rock chanté en français, à une époque où l’exercice passait encore pour une gageure.
En 1976 naît Téléphone. Autour de Louis Bertignac à la guitare, le groupe réunit Jean-Louis Aubert (chant, guitare), Corine Marienneau (basse) et Richard Kolinka (batterie). En quelques années, ce quatuor va devenir le groupe de rock français le plus populaire de sa génération, celui qui prouve qu’on peut remplir les Zeniths et les stades en chantant dans sa langue, sans copier servilement les modèles anglais.
Les titres s’enchaînent et deviennent des classiques que le public reprend encore aujourd’hui : Hygiaphone, Métro c’est trop, La Bombe humaine, Ça (c’est vraiment toi), Cendrillon, Un autre monde… La guitare de Bertignac y tient un rôle central : riffs tranchants, soli incisifs, une signature sonore immédiatement reconnaissable qui a fait école. Beaucoup de guitaristes français, aujourd’hui, citent Téléphone comme le groupe qui leur a donné envie de commencer.
La séparation, en 1986, surprend le public : le groupe s’arrête alors qu’il est encore au faite de son succès. Mais elle ouvre pour chacun de ses membres une nouvelle page, et pour Bertignac le début d’un long chemin en son nom propre.
Après la fin de l’aventure collective, Louis Bertignac fonde d’abord le groupe Bertignac et les Visiteurs, avant de poursuivre véritablement en solo. Il multiplie les albums et devient une présence familière de la scène française, avec des chansons comme Ces idées-là qui rencontrent leur public. Sa réputation dépasse le cadre de ses propres disques : on le retrouve comme guitariste, arrangeur ou producteur au service d’autres artistes.
Il accompagne notamment Carla Bruni sur ses premiers albums, contribuant à façonner un son folk intimiste qui tranche avec l’électricité de Téléphone — preuve de sa polyvalence. Au fil des années, le grand public le redécouvre aussi à la télévision, en particulier comme coach dans l’émission musicale The Voice, où sa silhouette reconnaissable — lunettes, cheveux longs, guitare jamais très loin — le fait entrer dans les foyers d’une nouvelle génération qui ne l’avait pas forcément connu à l’époque du groupe.
À plus de soixante-dix ans, Louis Bertignac n’a rien perdu de son appétit de scène. Il continue de tourner, seul ou entouré, alternant les grandes salles et les rendez-vous plus intimes en région — fêtes de la musique, festivals d’été, scènes municipales. C’est précisément ce genre de rendez-vous qui l’amène ce soir dans le Var, à Hyères, pour un concert ouvert au public.
Ces concerts d’été en bord de Méditerranée ont un charme particulier : une ambiance détendue, un public mêlant les fidèles de la première heure et les curieux venus découvrir en famille, et des chansons que presque tout le monde connaît sans forcément savoir qu’elles sont signées du même homme. Quand les premières notes d’un riff familier résonnent, il n’est pas rare de voir plusieurs générations chanter ensemble — c’est tout le paradoxe des artistes devenus patrimoine.
Pour un photographe de festival, ces soirées sont aussi un terrain d’exercice passionnant : lumière changeante, mouvement permanent, énergie brute d’un musicien qui a l’habitude de la scène. Capturer un guitariste de cette trempe, c’est essayer de figer en une image ce qui fait le sel du live — un geste, un regard, l’instant où le riff part.
Dans un paysage musical qui change vite, la longevité de Louis Bertignac force le respect. Il appartient à cette poignée d’artistes qui ont fait entrer le rock dans la langue française et qui, loin de se contenter de vivre sur leurs classiques, ont continué d’explorer, de collaborer et de monter sur scène. Le voir jouer aujourd’hui, c’est toucher du doigt une continuité : celle d’un fil rouge qui relie les premiers concerts de Téléphone dans les petites salles parisiennes aux scènes estivales d’aujourd’hui.
Alors ce soir, à Hyères, quand la guitare de Louis Bertignac s’élèvera au-dessus du public, ce ne sera pas seulement un concert de plus : ce sera un morceau vivant de l’histoire du rock français qui passe, une fois encore, à portée de regard — et d’objectif.
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